2012-07-31 18 

(Illustration personnelle)

Aujourd'hui, je suis stupide. Horriblement stupide. Je me lève sans convictions et je pars pour l'école.

 

Le meilleur moment de la journée, c'est l'attente du bus, dans le froid et le brouillard, quand je suis encore moi-même. Je profite de l'ambiance morbide du petit matin, j'imagine ce qu'il a pu se passer dans cette ruelle sombre dont on ne voit pas le bout, il y a des années, des siècles. Je suis déjà bien réveillée car je croque la vie à pleine dents, je profite de chaque moment et je ne pourrais pas me priver de la première heure de la journée. C'est ainsi que mon imagination, déjà active, se déploie. Parfois ange, parfois corbeau. Encore foetus au début, je fais des suppositions, j'imagine une autre vie, puis mon imagination prend vie et devient oiseau vigoureux, puissant, impossible à stopper. A la force de ses ailes d'aigle, je pars pour des envolées oniriques merveilleuses. Il s'écrase. S'étouffe. Meurt. Le bus arrive. Je monte. Je salue le chauffeur. Je m'assoie. J'attends. C'est à ce moment que j'entre dans la foule. Il est 7h30 du matin et je me suis déjà perdue. Je ne suis qu'une élève parmi les autres, un élément du bétail qui se lève en rythme quand le bus s'arrête, qui descend et qui suis encore et encore la même trajectoire jusqu'au lycée. Je ne sais pas si c'est parce que je suis bizarre, mais j'ai toujours une sensation étrange quand je descend de ce bus. En fait, je me sens extérieure à tout ce manège, ces corps qui se lèvent dans un même élan, je ne suis qu'un spectateur figé et froid qui ne sais pas comment réagir. Alors je suis la foule et je joue le jeu, enfin j'essaie.

 

Des tas d'élèves se concentrent dans le tout petit hall. Dans le brouhaha ambiant, les quelques paroles que je perçois suffisent à attiser mon mépris. Ça parle de garçons, de manucure, du dernier spectacle de Gad Elmaleh. Un petit détour pour éviter ce directeur qui n'apprécie jamais les déchirures de mes jeans, et je suis devant la salle. J'arrive toujours en avance, pour profiter de la solitude un dernier moment. Il y a bien deux ou trois élèves, les « sérieux », mais ce ne sont pas eux qui vont me gêner. Au moins ils ne parlent pas de Gad Elmaleh. Encore un instant de tranquilité et, prêts, partez, la sonnerie acide claironne de son doux son mélodieux, et tout le monde reprend sa place. On bouscule un peu dans les couloirs, alors que personne n'est pressé... Mon aliénation peut commencer.

 

Les visages d'enseignants défilent, tous ont des discours différents et pourtant très peu savent nous gérer. L'ambiance varie, comme si la classe, d'un mouvement commun, comprenait quelles sont ses limites suivant le visage devant lequel elle se trouve. Il y a celui qui est toujours « trop sympa », qui se prend à discuter où à plaisanter au milieu d'un cours. Tant pis pour lui, on va exploiter sa bonté au maximum. Au retour d'une boutade, parfois drôle, qu'il ne s'attende pas à ce qu'on reprenne sérieux, l'occasion est trop belle pour mobiliser le reste de l'heure à des conversations aussi inutiles qu'éphémères. C'est là que reparaît Gad Elmaleh.

 

Vient alors mon préféré, l'enseignent au summum de la bêtise. Pour lui l'éducation n'est pas vocation. Sa seule motivation est apparemment l'appât du gain. Il ne veut pas transmettre son savoir, il veut éduquer tous ces débiles, sois-disant tous fumeurs d'herbe, qui n'ont bien sûr jamais ouvert un livre. Alors commence la mascarade. On entre à peine dans la salle qu'il faut se mettre en ligne et répéter en choeur « nous sommes débiles, nous sommes débiles, nous sommes débiles »... Bon, en réalité, on ne nous a jamais demandé de nous abaisser à ce rituel, mais ce qu'il se passe revient un peu au même. Le divertissement principal de cette espèce est de nous mépriser ouvertement. Elle parsème ainsi son cours, qu'elle aura récité avec un dédain magistral, de touches reprochantes acerbes et d'interminables morales. Elle se gardera bien de nous encourager et les seules félicitations qu'elle adressera serviront à dénigrer, par comparaison, le reste de la classe. Enfin, elle remplacera les conseils de sites internet et de lectures complémentaires censées approfondir le cour par un récit de sa supériorité culturelle. Elle ne nous demande pas de lire Diderot, elle nous explique qu'elle a lu Diderot. Elle ne nous conseille pas de nous renseigner sur la Révolution, elle s'indigne que nous ne connaissions pas la Révolution aussi bien qu'elle. Qu'on me comprenne bien : au collège, une formidable prof de français nous a fait découvrir le grec avec tant de passion et de conviction, que je me suis inscrite au cours de grec. Au lycée, la prof de grec était tellement persuadée que je ne comprendrais jamais que quand je posais une question sérieuse sur la grammaire elle se bornait à me répéter inlassablement la traduction de « et » . Allez comprendre... J'ai arrêté le grec. Enfin, lorsque le narcissisme de l'espèce atteint son sommet, vient la question politique. Dure problème qu'est l'enseignement de la conscience politique. Personnellement, je trouve qu'on nous parle de politique au lycée que trop rarement. C'est que l'exercice est difficile, comme le prouve le cuisant échec dans l'objectivité de « l'Espèce ». Celle-ci va nous imposer ses opinions avec conviction, allant jusque insinuer que si le pays est dans cet étant de décrépitude aujourd'hui, c'est que nos parents ne savent pas voter. Mais sa tirade est coupée par la sonnerie, alors elle en profite, avide du moindre reproche, pour nous dire que, finalement, on n'a pas achevé le cours car nous sommes trop lents, et bien-sûr pas assez compétents. Je dirais plutôt que c'est elle qui nous a achevé. Mais je n'ai pas le temps, je dois sortir. Aujourd'hui je n'ai encore posé aucune question, de peur qu'on me dénigre. Tant pis, je comprendrais toute seule ce soir. Comme d'habitude.

 

NB : Je  ne crache pas sur l'école (enfin, si, un peu :) ). Je sais que ce genre d'"Espèce" est minoritaire dans le corps enseignant et il y a beaucoup de bons profs. Ceux-ci je les salue.

NB2 : Je ferais bien une liste des profs du genre de l'"Espèce", pour qu'ils se reconnaissent au cas où ils leur viendrait l'idée farfelue de passer par là, mais (malgré le NB1) il y en a beaucoup trop.